Underneath The Stars

S’il y a bien quelque chose d’a priori paradoxal dans ma façon d’apprécier la musique, c’est que chez les artistes que j’aime, je suis toujours très curieux d’aller jeter une oreille du côté des albums moins aimés. L’expérience m’a appris que ces « vilains petits canards », plantages boudés par la critique comme par les fans, réservent en fait bien souvent leur lot de surprises. Tentatives d’une fois, ils conservent le caractère singulier d’une expérience que le groupe n’aura pas souhaité réitérer… Parfois pour le meilleur ! Mais c’est également dans ces albums que l’on peut faire les plus belles et les plus gratifiantes des trouvailles – celles qui n’apparaissent sur aucun best of, celles que personne ne s’est préoccupé d’aller repêcher.

Et autant dire que le dernier album (à ce jour !) de The Cure n’a pas fait l’unanimité auprès de leur public. Avec une production plus rock qui ne convient que modérément à des titres pop d’inspiration mitigée, 4:13 Dream (2008), bien qu’il n’ait dans l’ensemble pas été si défavorablement accueilli par la critique, n’a pas fait illusion auprès des amateurs de la formation britannique. La suite aura tacitement validé ce constat : début du plus long hiatus de la carrière de The Cure, 4:13 Dream reste une décennie plus tard parmi leurs publications mineures. Et pourtant, lorsqu’on lance l’album, difficile de nier que l’on se trouve face à l’un des plus majestueux titres de la formation de Robert Smith… Puissamment dramatique, « Underneath The Stars » est une inauguration en apothéose. Lentement mené par la superbe guitare de Pearl Thompson et la voix sensible de Smith, construit comme une montée en intensité qui vous vaudra peut-être quelques frissons musicaux, « Underneath The Stars » est un moment de sincérité d’une beauté à double tranchant qui condamne ce qui le suit à sonner plus fade. Peut-être simplement parce-qu’il se suffit à lui-même…

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

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Stagger Lee

Je vous avait dit la dernière fois que je leur ai consacré un article que je vous reparlerai forcément de Nick Cave & the Bad Seeds. Le moment apparaît bien choisi aujourd’hui pour vous proposer leur album à la couverture la plus hivernale. Mais ne vous laissez pas tromper par sa charmante peinture d’une chaumière sous la neige : Murder Ballads (1996), comme son nom l’indique, n’a rien d’un conte de Noël…

Publié au cœur de l’hiver 1996, le neuvième album de Nick Cave & the Bad Seeds fait pourtant la part belle aux talents irrésistibles de conteur d’histoires de Nick Cave. Entièrement constitué d’histoires d’homicides passionnantes, du crime passionnel à la boucherie gratuite, Murder Ballads est un recueil déjanté de chansons à textes, bardé d’humour noir et de personnages tarantinesques à souhait. Inspiré par des chansons traditionnelles et laissant libre cours à son imagination dans des histoires originales, Nick Cave propose une sorte de livre audio rock et macabre où l’on croise outre le groupe quelques prestigieux invités, de PJ Harvey à Kylie Minogue. « Stagger Lee » est l’un des titres de l’album sans collaboration extérieure, mais il est sans doute parmi les plus représentatifs de ce qu’un auditeur y trouvera. Avec une plume fantastique et un flow exquis, Nick Cave, dans une magistrale leçon de storytelling, semble beaucoup s’amuser à nous raconter un morbide épisode de l’existence de ce Stagger Lee au langage de charretier et à la gâchette un peu trop facile… Jubilatoire !

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

 

 

Céladon Bafre

Des légendes urbaines aux manoirs des parcs d’attractions en passant par les livres, films, séries et jeux vidéo sur la thématique de la hantise, la « maison hantée » sème la fascination partout où elle passe. Le domaine musical ne pouvait, évidemment, pas faire exception à la règle… Avec son identité visuelle fondée sur des photographies de beaux plafonds et de luminaires fantomatiques, l’étonnant album que je déniche pour vous cette semaine aborde le sujet sans détour. Prêts à visiter Quatorze Pièces de Menace (2013) ?

Imaginé par les Brestois de Dale Cooper Quartet & the Dictaphones, Quatorze Pièces de Menace est un essai de doom jazz atypique et expérimental qui cherche à invoquer, plus que des mélodies identifiables, des atmosphères aussi mornes qu’élégantes. Sous des intitulés cryptiques évoquant les champs lexicaux de la vie marine et l’action de s’alimenter (« Mange Tanche« , « Lampyre Bonne Chère« ), la formation bretonne propose un jazz troublant, lointainement inspiré de celui des années 50 et de l’univers de Twin Peaks. Laissant parfois la place à un saxophone solitaire, à quelques arrangements aux frontières du rock ou à des nappes bourdonnantes qui s’étendent à l’infini, au sein de morceaux semblant tout droit sortis d’un vieux gramophone ou donnant l’impression d’entrer dans des photographies anciennes, Quatorze Pièces de Menace s’offre des plages magnifiquement spectrales à la croisée des genres. Occasionnellement extrêmes par leur caractère expérimental, celles-ci contribuent en tout cas à former l’un des albums les plus saisissants de son domaine. Intrigant et hivernal à souhait, « Céladon Bafre » n’est pas la porte d’entrée proposée par le Quartet sur l’album, mais il se savourera mieux en écoute indépendante et vous invitera, peut-être, à vous lancer dans la visite complète de ce « manoir de leurs rêves »…

Avec mes meilleurs vœux pour 2019, que je vous souhaite riche en découvertes musicales, bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

 

 

Cantaloupe Island

La soirée de Nouvel An est généralement un cran au-dessus d’une fête habituelle. Souvent synonyme de vêtements élégants et de menu chic, elle requiert aussi une playlist plus distinguée qu’à l’accoutumée. A quelques jours de l’échéance, que diriez-vous d’une inspiration pour ouvrir le bal ? Restez avec moi, je vous propose de quoi inaugurer la soirée et accompagner l’apéritif pour démarrer la nuit en beauté !

Et pour obtenir ce subtil mélange de raffinement et de rythme doux qui mettra tout le monde dans l’ambiance, rien de tel que de puiser dans le jazz. Et s’il est un nom connu qui interpellera vos convives, c’est bien Jeff Goldblum. Oui, ce Jeff-là – le tragique Seth Brundle de La Mouche et le magnifique Ian Malcolm de Jurassic Park est aussi un pianiste jazz inattendu qui vient de franchir le pas en publiant son premier album, The Capitol Studio Sessions (2018). Au programme, des reprises très chics mais jamais snobs de standards extraits des répertoires de Marvin Gaye, Duke Ellington ou encore Charles Mingus. Laissant surtout le devant de la scène au reste du groupe, mais avec une grande élégance au piano, Jeff enveloppe l’album de sa personnalité charismatique et s’entoure au long des pistes de musiciens et vocalistes très talentueux. Avec sa production luxueuse et son ambiance entraînante et raffinée, The Capitol Studio Sessions vous garantit un moment plaisant en tout point, en accompagnement sonore comme en écoute plus attentive. Commençons par l’ouverture de l’album et ce « Cantaloupe Island » repris de Herbie Hancock…

Bonne écoute, bonne fin d’année et à la semaine prochaine !

[Christmas 🎄 Special] 2000 Miles

Nous y voilà presque, et vous savez que je ne vais pas passer à côté de la sélection de Noël ! Comme chaque année, c’est l’occasion de se réjouir avec des musiques aux productions chaleureuses et riches en grelots et tintements en tout genre – de quoi se donner déjà la sensation d’être auprès du sapin et de passer du temps avec des personnes qui nous sont chères. C’est justement à cette période de l’année, et à une de ces personnes, que s’adresse Chrissie Hynde sur « 2000 Miles« …

Classique de Noël, « 2000 Miles » est la dernière piste de Learning To Crawl (1984), l’album de la résilience pour les Pretenders, qui venaient de voir disparaître coup sur coup deux membres du groupe après deux disques largement salués par la critique. « 2000 Miles« , paru en amont de l’album à l’approche de Noël 1983, est donc forcément un peu nostalgique. Avec beaucoup de tendresse et en approchant couplet après couplet du jour de Noël, Chrissie y parle d’une relation précieuse séparée par une distance infranchissable. Difficile, évidemment, de ne pas y voir une allusion pudique à ses amis partis trop tôt. Chaleureux, serein et rempli d’émotion, l’unique titre de Noël des Pretenders est en tout cas un très joli cadeau à laisser déballer à vos tympans…

Bonne écoute, bon weekend et joyeux Noël à tous ! 🎄

Can’t We Be Friends

Si pour vous aussi, l’approche des fêtes de fin d’année procure des pensées réconfortantes d’instants agréables au coin du feu, de moments simplement bons en famille ou entre amis et de parenthèses de tranquillité à profiter du confort d’un plaid, vous êtes arrivé sur la bonne page aujourd’hui ! Prêts pour un voyage dans le temps ?

Ah, Ella and Louis (1956)… S’il y a bien un album collaboratif qui traverse les époques sans jamais perdre de sa superbe, ce doit être celui-ci. Premier album commun de Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, ce disque exquis en tout point voit les deux légendes du jazz et de la pop de la première moitié du XXème siècle assembler leurs talents sur onze reprises de toute beauté. Avec Ella au chant et Louis au chant et à la trompette, accompagnés d’un quartet jazz, Ella and Louis régalera vos tympans par le mariage de ces deux voix opposées, le velours et la rocaille, dans un style au charme hors du temps. Les deux ne se contentent pas de chanter dans la même pièce, mais parsèment véritablement l’album de touches originales qui laissent entrevoir une complicité attendrissante : Ella et Louis alternant les couplets, semblant parfois s’imiter ou se répondre, Ella fredonnant en accompagnant la superbe trompette de Louis… Parvenant à mettre en bouteille sur chaque piste des atmosphères tranquilles, riches et particulièrement confortables, les deux compères semblent se réjouir en studio dans une ambiance bon enfant et rendent cette positivité très contagieuse à l’écoute. Enregistré en un seul jour aux Capitol Studios à Los Angeles durant le mois d’août, si l’album évoque des images qui se prêtent bien aux fêtes de fin d’année, il n’y est pour autant pas spécifiquement dédié et se savourera aussi bien en toute saison. Mais quel bonheur ces jours-ci pour se réchauffer le cœur lorsqu’il fait si froid dehors… On commence par l’ouverture de l’album ?

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine pour le spécial Noël !

 

Joy In Repetition

Si j’ai eu la chance d’assister à des concerts d’exception, l’un d’entre eux restera toujours un souvenir hors du commun – c’était au milieu de la nuit et jusqu’aux premières lueurs de l’aube, au dernier étage d’un club Bruxellois, pour un concert secret… Avec Prince. Sans panneau à l’entrée, avec un paiement cash à la porte, ce show annoncé confidentiellement à la dernière minute avait tout d’une réunion de malfaiteurs. A deux heures du matin, alors que le groupe jouait un envoûtant instrumental dans la pénombre devant une poignée de fans, il entre sur scène sans un mot… Les quatre heures qui s’en suivirent resteront éternellement gravées. Le principal intéressé était en fait un accoutumé du genre, et proposait en marge de ses concerts à vingt mille spectateurs ces shows imprévus, intimistes et expérimentaux qui contribuaient à nourrir son mythe. Et si ces évènements étaient si prisés, amenant certains fans jusqu’à l’obsession, c’était pour une bonne raison – ils étaient uniques en leur genre.

Car à un « aftershow » de Prince, il ne fallait pas s’attendre à une compilation de hits poliment agencés. Véritables laboratoires sonores de cet infatigable multi-instrumentiste, ces moments étaient l’occasion de sortir pleinement des sentiers battus, d’improviser, de réécrire en direct des titres en les allongeant à l’infini et d’exhumer sans crier gare des compositions oubliées de longue date. Rarement discutés en public, jamais officiellement annoncés, ces évènements auraient presque pu rester une histoire purement orale de la légende de Prince – mais un album live, extrêmement rare à ce jour, reste la preuve inestimable de leur intensité. Paru en troisième disque du confidentiel One Nite Alone… Live! (2002), It Ain’t Over! documente un aftershow en neuf titres dans des versions scéniques stupéfiantes dont je vous propose un extrait cette semaine. Irréelle ouverture de l’album, « Joy In Repetition » est probablement l’un des moments de guitare les plus héroïques de Prince, mais aussi un pur bijou d’atmosphère. Nocturne et tourmenté à souhait, soutenu par la basse frénétique de Larry Graham (l’inventeur du slap !), « Joy In Repetition » ne fait pas de quartier et se hisse tout simplement au panthéon des plus intenses moments de live… Tous artistes confondus.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !