Love Song #1

Il est amusant, quand on y pense, de dire qu’un album de musique évoque l’espace. Si ses textes peuvent effectivement se rattacher au champ lexical de l’astronomie, il semble à l’inverse difficile que ses sons rendent compte objectivement d’un endroit où règne un silence éternel. Il existe toutefois un riche imaginaire collectif sur l’espace et de nombreuses représentations dans l’art, en plus des éléments bien réels qui y ont été associés par l’activité humaine, stations et combinaisons spatiales en tête. C’est probablement avec un mélange de ces inspirations à l’esprit qu’une artiste très appréciée chez TGIF est parvenue à publier la meilleure, et probablement seule à ce jour, représentation de l’espace dans la nu soul…

Avec Comfort Woman (2003), Meshell Ndegeocello s’exile à des années-lumières de la Terre. Avec une production luxueuse, entourée de bips électroniques et d’échos lointains, l’Américaine a pris le commandement du voyage : compositrice, productrice et interprète, Meshell excelle au long de 40 minutes délicieusement planantes, influencées par la soul comme par le reggae, et qui feront dire au critique de AllMusic de l’époque que si ses confrères ne reconnaissent pas dans Comfort Woman le meilleur album de soul de l’année, ils feraient mieux de chercher une reconversion professionnelle. Difficile de lui donner tort en écoutant l’album : transportant à souhait, Comfort Woman représente la nu soul sensuelle de Meshell à son apogée, un voyage intime en vaisseau spatial fait de basslines généreuses et de grooves hybrides en apesanteur dans l’immensité du cosmos. On estime à seulement une dizaine de milliers le nombre d’étoiles que nous pouvons voir à l’œil nu depuis toute la surface de la Terre, mais si vous voulez aller voir plus loin aujourd’hui, il vous suffira de cliquer sur play… On commence par le commencement ?

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

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opus

Haruki Murakami, illustre auteur Japonais connu pour sa littérature poétique et surréaliste, raconte avoir un rituel qu’il effectue principalement les matins de mai, alors que le soleil se lève et qu’il se sert un café noir avant de se mettre à son bureau : insérer dans sa platine un CD bien particulier, dont la pochette, toute blanche, est simplement marquée de quatre lettres noires alignées verticalement : BTTB (1998). Ou, non abrégé, « Back To The Basics » : retour à l’essentiel.

Pour Ryuichi Sakamoto, l’essence de sa musique est le piano classique. Grand auteur musical Japonais, Sakamoto est avant tout un véritable inventeur : infatigable expérimentateur, il a déjà à la fin des années 90 publié une discographie dense, qui pioche dans tous les genres pour forger une oeuvre qui repousse les frontières, portant son art toujours un peu plus loin. C’est sans doute en réponse au caractère si buissonnant de son parcours qu’il conçoit en 1998 ce disque de retour aux sources, qu’il intitule simplement BTTB. Convaincu qu’un piano peut être entièrement suffisant pour révéler le meilleur d’une composition, Sakamoto est seul avec son instrument sur BTTB. Utilisant ponctuellement des éléments non musicaux au détour de quelques intermèdes, il se concentre le plus souvent sur des mélodies extrêmement douces et gracieuses. L’album a de cela exceptionnel qu’il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être familier avec le piano ou avec le classique pour être transporté par sa grande délicatesse et sa créativité. Édité dans différentes versions, en 1998 puis en 1999 au Japon, avant de paraître en 2000 dans le reste du monde dans un format amputé des essais jugés trop expérimentaux (et injustement privé du sublime « distant echo« ) pour laisser davantage de place à des titres plus accessibles, BTTB vient tout juste de reparaître dans une édition anniversaire qui marque pour la première fois son arrivée hors du Japon dans son tracklist ordonné et complet. Il est tentant de vous inviter à écouter l’intégralité de cet album magnifique qui vous fera peut-être rêver, comme Murakami, de la douceur d’une bruine matinale au Japon… Mais pour sélectionner un seul extrait, « opus » retrouvant sur cette édition anniversaire sa place en ouverture de l’album, je vous propose de vous imaginer à votre tour insérer le disque dans votre platine mentale et à laisser vos tympans accueillir les premières notes du monde personnel et intime de BTTB.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

The Eternal

Si les iconiques ondes de Unknown Pleasures (1979) on marqué au fer rouge toute la pop culture, c’est beaucoup moins le cas de son successeur, et ultime album de Joy Division, Closer (1980). Publié deux mois après le suicide de Ian Curtis, Closer parachève pourtant la trajectoire post-punk et gothique de Joy Division en démontrant davantage de nuances et de maîtrise que Unknown Pleasures n’en affichait. Prêts à autopsier un chef-d’oeuvre du genre ?

Il est intéressant de remettre en contexte que le post-punk à tendance gothique était en 1980 à ses tout premiers pas, et restait globalement un objet curieux. Bauhaus avait inauguré le concept de musique « gothique » quelques mois auparavant avec les neuf minutes légendaires de « Bela Lugosi’s Dead« , The Cure n’en étaient qu’au premier volet de leur « trilogie glacée », Seventeen Seconds (1980), et personne n’imaginait encore entendre un jour un album comme Pornography (1982). Unknown Pleasures avait été la synthèse innovante d’un style sombre avec un son typiquement punk, bien loin de l’atmosphère des œuvres des Ramones ou de Patti Smith qui représentaient alors le genre, et Closer visait à compléter une définition de ce nouveau courant. Le post-punk tel que conçu par Joy Division était alors encore incompris : lorsqu’il eut Closer entre les mains, certain du succès à venir de l’album, le patron de la maison de disques fit d’ailleurs cette fameuse déclaration à Bernard Sumner, guitariste de la formation, qu’il serait à coup sûr en train de siroter un cocktail dans une piscine à Los Angeles dans moins d’un an ! On se demande presque s’il avait entendu le bon disque tant il apparaît que Closer ne visait pas le succès commercial, et lorgnait de fait plutôt vers les abysses que vers le bord de la piscine… Souvent rythmé mais austère, funèbre, Closer est d’une beauté sinistre difficile à égaler. Closer ne cherche toutefois pas à entamer l’humeur de l’auditeur et s’il teinte intensément l’atmosphère, c’est plus de solennité que de déprime. Le triplet final de l’album se succède dans un ordre inattendu : « Twenty-Four Hours » précède « The Eternal« , qui enchaîne sur le final « Decades« . Si l’on peut s’étonner qu’il n’ait pas été jugé opportun d’inverser l’ordre des deux derniers titres, qui auraient offert alors une vraie gradation (de vingt-quatre heures aux décades puis à l’éternité), cela peut se comprendre à l’écoute : « The Eternal » est une pièce si intensément sépulcrale que l’on peut imaginer qu’elle semble indigeste en final d’un album plein comme un œuf tel que Closer. Expression poétique d’une fixation dans le temps, exempte de tout tumulte et menée à la basse et au clavier avec une élégance infinie, « The Eternal » plonge lentement vers une dissolution complète, des sons comme de la narration. Un document sublime, incontournable, à écouter fort et à laisser infuser…

Bon weekend et à la semaine prochaine !

Coolverine

J’ai toujours un faible pour les titres qui évoquent des états d’âme ou des humeurs complexes. S’il n’est pas toujours facile de décrire un ressenti, on néglige souvent le fait qu’il n’y a rien d’évident dans le seul fait de ressentir. L’évaluation qu’un individu fait d’une situation va souvent contenir un mélange de diverses émotions, elles-mêmes à des degrés d’intensité divers. Il y a un ainsi une vraie prise de risque à l’intégration d’émotions authentiques dans le propos musical d’un artiste, ces dernières étant souvent bien moins exactes et délimitées que ne le sont des mots ou des notes. Le défi est peut-être encore plus grand lorsque les notes s’affranchissent de toute parole…

Dernier album à ce jour de Mogwai, Every Country’s Sun (2017) offre de magnifiques paysages post-rock qui fonctionnent justement comme un grand nuancier d’humeurs paisibles à moroses. Réputés pour leur univers très majoritairement instrumental et leurs intitulés intrigants, les Britanniques ouvrent Every Country’s Sun sur un de ses meilleurs titres. Nommé d’après Wolverine, le super-héros tourmenté et solitaire aux griffes d’adamantium, et le terme « cool » qui renvoie en anglais à la froideur, « Coolverine » est une ouverture d’album aussi épique que dramatique. Avec son absence de chant amenant naturellement l’auditeur à se focaliser sur la beauté froide de ce superbe instrumental, « Coolverine » est la transposition sonore d’un état d’âme que l’on devine touché mais combatif, où la guitare et le clavier plaintifs sont contrebalancés par une ligne de basse et une batterie complexes et graduellement intensifiées. Mais il serait dommage, voire contradictoire, de chercher à poser des qualificatifs supplémentaires sur la valence émotionnelle d’un titre qui se suffit entièrement à lui-même… A vous de cliquer sur lecture !

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

 

City Fade

Cette semaine, je vous propose de continuer à alimenter votre playlist (quasi) estivale ! Restez avec moi dans l’humeur ensoleillée de la semaine dernière avec un titre électronique bien différent mais approprié aux mêmes circonstances – cette fameuse période de l’année où les soirées s’allongent et offrent d’agréables moments en fin de journée…

Nous avions déjà parlé de Nicolas Jaar, artiste musical chilo-américain éclectique qui nous avait gratifié d’un premier album positivement remarqué par la critique. Pour son troisième album, après un succès grandissant, Jaar a décidé de publier presque confidentiellement et sans prévenir une collection de titres électroniques sous un alias – Against All Logic, littéralement, « contre toute logique ». Révélateur d’une démarche inattendue ou simple trait d’ironie, 2012–2017 (2018) de Against All Logic s’inscrit en tout cas dans une belle continuité avec les travaux précédents de Jaar et embrasse des influences tour à tour funk et house pour confectionner un album qui regorge de titres plus grand public que sur Space Is Only Noise (2011), mais aussi rafraîchissants qu’accrocheurs. « City Fade » est un très bon argument de vente pour 2012–2017 : élégamment produit, avec son humeur dancefloor ambivalente partagée entre handclaps et chœurs paisibles, c’est l’un des titres les plus instantanément séducteurs de l’album… Parfait pour un vendredi ensoleillé !

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Yellow Is The Colour

C’est l’illustre pianiste Erik Satie qui aurait, le premier, théorisé ce qui deviendrait la « musique d’ambiance » en définissant une musique qui pourrait créer l’arrière-plan sonore d’une activité, plutôt qu’être au centre de l’attention. Brian Eno, qui complétera cette définition, parlera de musique suffisamment qualitative pour s’apprécier avec attention, mais permettant tout autant l’écoute avec détachement, selon l’envie de l’auditeur. Eno distingue ici clairement la « musique de fond » de cette « musique d’ambiance », qui ne cherche pas à gommer toute spécificité mais au contraire à être capable de se rendre aussi intéressante que possible pour l’auditeur attentif. Les soirées qui s’allongent sont ainsi toujours propices à un peu de nu jazz, deep house ou autres styles électroniques qui créent cet « arrière-plan » si plaisant. C’est justement à un autre pianiste que nous devons le titre que j’ai sélectionné cette semaine…

Bugge Wesseltoft est un pianiste jazz auteur de plusieurs albums en piano solo, mais également d’albums électroniques regroupés sous ce qu’il intitule « nouvelle conception du jazz ». Inspiré par le classique comme par la house, le nu jazz de Wesseltoft n’est pas sans rappeler l’atmosphère des albums d’artistes comme St Germain et propose des titres longs et riches d’instruments organiques et de sons électroniques. Pour Moving (2001), le jazzman norvégien propose six titres atteignant presque tous les dix à douze minutes. Il ne serait pourtant pas représentatif de dire que chaque titre prend son temps, tant il se passe des choses à l’écoute ! Percussions numériques et nappes électroniques accompagnent contrebasse, piano et saxophone dans des thèmes passionnants dont la structure évolue au fur et à mesure, comme c’est le cas de « Yellow Is The Colour » que je vous propose en écoute aujourd’hui. Sophistiqué, le jazz de Bugge Wesseltoft n’en est pas moins une excellente « musique d’ambiance » telle que Brian Eno la décrivait – subtile et réjouissante pour les tympans, que ceux-ci lui soient entièrement dévoués ou juste discrètement exposés.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

 

Crash

Que serait un film sans une bonne bande-son ? Bien qu’il en existe sans musique, de nombreux longs métrages restent intimement liés à la musique qui a été composée ou choisie pour eux. Si bien que certains compositeurs deviennent attitrés de certains réalisateurs, comme s’ils faisaient partie intégrante de leur style au même titre que leurs thématiques de prédilection ou leurs choix artistiques dans la confection des scènes. Bernard Herrmann et Alfred Hitchcock, Ennio Morricone et Sergio Leone ou encore Danny Elfman et Tim Burton : les duos d’exception ne manquent pas. Et quand un réalisateur sombre et extrême tel que David Cronenberg trouve son compositeur fétiche, la collaboration fait des étincelles…

Cronenberg a longtemps fait des films perturbants sa spécialité. Entre le surréalisme choquant de Videodrome et la métamorphose célèbre de La Mouche, où Jeff Goldblum (bien avant de faire du jazz assez chic !) mutait lentement et de façon épouvantable après une expérience ratée, le Canadien a toujours su tirer le meilleur d’histoires provocantes et imprévisibles. Crash, quatorzième film du réalisateur, tirait un trait sur le fantastique en racontant l’histoire d’un groupe d’individus irrépressiblement entraînés dans une obsession pour la tôle froissée et les accidents de voiture. Nocturne à souhait, sans monstre ni épouvante mais doté d’une intense tension sexuelle, Crash est surtout l’occasion pour Howard Shore de réaliser un de ses plus beaux albums de films. Entièrement instrumental, Crash (1996), l’album, raconte pourtant le film presque à lui tout seul. Évoquant si intensément la conduite nocturne qu’il en devient totalement synesthésique et laisse voir des images plutôt qu’entendre des notes, l’album se dote surtout d’un thème central éponyme, superbement mystérieux, et qui contamine quasiment toutes les pistes. Avec ses inquiétantes notes de guitare qui se dilatent à l’infini, « Crash » s’approprie, presque mieux que les images elles-mêmes, l’atmosphère moite et métallique du récit.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !