Keep My Head Together

« Je couvrirai la Terre de miel… Et tout le monde s’entredévorera » : c’est en psalmodiant ces inquiétantes paroles, presque a cappella, que Marilyn Manson ouvre son nouvel album We Are Chaos (2020), paru la semaine dernière. Et c’est effectivement de miel qu’il est question dans la tonalité de We Are Chaos, ces paroles servant surtout de note d’intention pour les pistes à suivre : l’album s’avère être le plus « grand public » et le plus doux de la discographie du crooner gothique…

Produit pour la première fois par le musicien country Shooter Jennings, Manson s’émancipe majoritairement du metal industriel et offre un compromis qui lorgne du côté de la pop, non seulement dans sa structure (avec dix pistes n’excédant pas les cinq minutes, We Are Chaos est l’album le plus bref de sa carrière), mais également dans son contenu. Ne vous laissez pas influencer par la mention de Jennings à la production : l’album ne laisse qu’une place limitée aux guitares acoustiques pourtant annoncées par des titres récemment publiés par Manson, mais s’oriente vers un son qui évoque en vrac la période berlinoise de David Bowie et la synthpop sombre des années 80. Si la rébellion et l’outrance transparaissent volontiers par instants, We Are Chaos est moins virulent et transgressif que les travaux précédents de l’enfant terrible des Etats-Unis. Pour autant, il est littéralement impossible de bouder son plaisir devant We Are Chaos : confection impeccable, grande qualité des compositions, modèle d’enchaînement réussi des pistes, ce nouvel opus s’accompagne d’un goût très prononcé de « reviens-y » et s’écoute parfaitement d’une traite – et en boucle ! « Keep My Head Together » résume bien les éléments majeurs de We Are Chaos : importants aspects synthé (qui renvoient à des sons à la Depeche Mode ou Simple Minds), rock très marqué, chant et écriture des paroles toujours parfaitement soignés, structure aussi concise qu’efficace, l’extrait que je choisis aujourd’hui vous donnera un aperçu convaincant des bons moments auxquels vous pouvez vous attendre en lançant l’album. « Je ne suis pas spécial, je suis seulement brisé. Et je ne veux pas qu’on me répare« , chante Manson dans les derniers moments de We Are Chaos. Probablement le meilleur argument pour défendre cet album qui ne se veut pas parfait mais reste indubitablement authentique. Longue vie au « Pale Emperor » !

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

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Strange Timez

Décidément, les Britanniques ont profité du confinement pour faire de la musique. Il y a quelques semaines, nous avions parlé ici de l’excellente nouvelle version de « West End Girls » des Pet Shop Boys, enregistrée « chacun chez soi » avant d’être publiée sur YouTube. Avant cela, c’était le nouveau single des Rolling Stones. Aujourd’hui, c’est à nouveau une publication significative dans la carrière du groupe concerné, car le titre que je vous propose, enregistré en distanciel pendant le confinement, donne son nom à l’album qui va paraître. Et en profite pour réunir deux grands noms de la pop britannique…

Gorillaz et Robert Smith ensemble, rien que ça ! Pour qui les connaît, même de loin, cette réunion en 2020 n’est cependant pas un choc inattendu. Gorillaz, formation virtuelle orchestrée par Damon Albarn, est un groupe de featuring, dont plusieurs albums se composent majoritairement de collaborations avec d’autres artistes. Le leader de The Cure, quant à lui, est friand de nouveaux sons (à défaut de publier avec son propre groupe). Et son goût pour les sons électroniques est avéré par des collaborations récentes ou encore sa propre version de l’album Mixed Up (1990), l’album de remixes de The Cure, baptisée Torn Down (2018). Ce n’était donc que justice que les chemins des deux artistes se croisent. Et quel meilleur moment que cette étrange année ? C’est donc sur « Strange Timez« , publié en tant que single cette semaine, que s’ouvrira Song Machine, Season One: Strange Timez (2020, à paraître). Et dans ce titre, enregistré par emails interposés pendant le confinement, Smith et Albarn font des étincelles : avec une jolie montée en puissance, la première moitié de « Strange Timez » fait subtilement monter la sauce, avant une seconde moitié particulièrement entraînante et à l’énergie contagieuse. Un moment pop et électronique très satisfaisant.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Is This Desire?

C’est une dernière piste d’album renversante, hypnotique – et elle est pourtant parmi les plus brèves et les plus minimalistes du disque qui la contient. Retour aujourd’hui sur un final en forme de point d’interrogation, aussi brûlant qu’il est chuchoté, réduit à l’essentiel, épuré de tout superflu.

« C’est peut-être le meilleur album que je ferai dans ma vie. Je m’y suis donnée entièrement. Ca n’a sans doute pas été sans conséquences sur ma santé » : c’est en ces mots que PJ Harvey décrivit plusieurs années après sa parution Is This Desire? (1998), son quatrième album solo. Is This Desire? est à plusieurs égards un négatif de son précédent album, qui l’avait menée au succès, To Bring You My Love (1995). L’un a une pochette en couleur et s’ouvre avec son rutilant et sanguin morceau titre, tandis que l’autre, en noir et blanc, se conclut sur sa piste éponyme – une piste interrogative, troublée, douloureuse. C’est à l’issue d’un album éclectique, bien dosé en rock et en touches électroniques qu’éclot le magnifique « Is This Desire?« … Si l’auditeur est patient. Car avant que ne retentisse la batterie qui inaugure le titre, « Is This Desire? » s’ouvre sur ce qui semble être une vingtaine de secondes de silence au sein duquel on finit par distinguer un lointain sifflement – comme si ce final hésitait à démarrer. Rétrospectivement, ces premières secondes prédisent exactement ce que sera l’ensemble de ce titre bref et intense, qui résonne comme un dernier frisson avant de se lancer dans le vide. « Is This Desire?« , ces mots eux-mêmes, cette question sans réponse chantée comme une incantation par Polly Jean, fait l’effet d’une pièce qui tournoie sans que l’on sache si elle tombera sur pile ou face. Mais si ce n’est du désir, c’est en tout cas quelque chose de particulièrement fort qui se joue dans cette scène paroxystique : avec son instrumental lent et hypnotique, son chant à peine au volume d’une conversation à voix basse, « Is This Desire? » est l’inverse de la tempête qu’était « To Bring You My Love » mais sidère par son intensité et sa tension palpable. Le ciel est lourd, l’atmosphère est d’une densité suffocante, et tout peut basculer d’un instant à l’autre. Saisissant !

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Fumes

Laissez-moi vous planter le décor : une soirée calme, une grande ville, une ambiance de film noir, un univers futuriste… Vous y êtes ? Bienvenue ! C’est là que traîne également l’auteur du titre de cette semaine lorsqu’il compose… Quelque part entre les gratte-ciels technologiques et les bas-fonds brumeux, un synthé à la main et beaucoup d’inspiration en tête.

El Huervo est un artiste Suédois indépendant et éclectique, réputé non seulement pour sa musique mais également pour ses peintures étranges et chamarrées. Et il semble que quel que soit son support, El Huervo sache confectionner des atmosphères hors du commun. Musicien principalement instrumental, le Suédois s’épanouit dans des styles électroniques variés parmi lesquels plane un blues cyberpunk qui évoque avec bonheur les grandes heures de la science-fiction des années 80 dans des versions mises au goût du jour. Preuve avec « Fumes« , extrait de son EP Do Not Lay Waste To Homes… (2012), et son harmonica synthétique qui invoque directement certains moments contemplatifs de Blade Runner (1982). Avec sa tonalité résolument ambient mais son rythme accrocheur, ses instruments vintage mais sa production moderne, « Fumes » est le titre qu’il vous faut pour accompagner votre soirée d’investigation rêvée dans un Los Angeles rétro-futuriste…

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Jerusalem

Elle avait donné un coup de pied dans la fourmilière en arrivant sur scène : Sinéad O’Connor, figure controversée mais influence majeure de la scène pop et rock alternative de la fin des années 80 et au long des années 90, a toujours eu un caractère bien trempé. Si l’on résumait l’attitude de Sinéad en une phrase, dans la plupart des cas, il semble bien que ce pourrait être « on tire d’abord, on pose les questions ensuite ».

L’équipe du label d’origine de Sinéad se remémore peut-être encore avec un peu de gêne et de désabusement la façon dont elle a cherché à faire de O’Connor la nouvelle pop star du moment en exigeant d’elle cheveux longs et tenues légères. Il n’en a pas fallu plus pour que l’incandescente Irlandaise se rende chez le barbier du coin pour demander à se faire raser le crâne. Rebelle dans l’âme, souvent chaotique, Sinéad a en tout cas eu la force de ses convictions avec son debut album The Lion and the Cobra (1987). L’album n’a en effet rien de la pop légère escomptée : sons secs, textes obscurs et sautes d’humeur sont au programme de cet opus bien corsé, qui résulta en un succès majeur tant critique que public. « Jerusalem » est un bon reflet de l’état d’âme de The Lion and the Cobra, mêlant le caractère entêtant d’un titre pop, une instrumentation agressive et l’écriture à la spontanéité débordante de O’Connor (qui déclarera après coup qu’il n’y a, de tout le titre, qu’un seul couplet qui veut vaguement dire quelque chose). Un excellent coup de fouet avant le weekend.

Bonne écoute et à la semaine prochaine !

(The Theme From) Underworld

Quand on parle d’acid jazz, ce mélange de funk, jazz et hip hop, il est difficile de passer à côté du nom de Ronny Jordan. Génial (et regretté) guitariste Britannique, Jordan a marqué le courant acid avec son jazz urbain auquel il est impossible de résister. C’est bien simple, il ne suffit généralement que de quelques notes d’un titre de Ronny Jordan pour être hypnotisé… Démonstration avec la sélection du jour.

Si Jordan a très fréquemment collaboré avec des chanteurs au cours de sa discographie, lui-même est un pur instrumentiste dont le catalogue regorge de pépites sans paroles, mais pas sans histoires. C’est d’ailleurs avec ironie qu’il titre un de ses morceaux « Ronny, You ‘Talk’ Too Much! » (« Ronny, tu ‘parles’ trop ! ») sur Off The Record (2001) : certes, nous n’entendons jamais sa voix… Mais il est loin de n’avoir rien à dire. Et lorsqu’il prend le devant de la scène, c’est un pur régal auditif tant les atmosphères qu’il imagine sont soignées, complexes et addictives. « (The Theme From) Underworld« , paru justement sur Off The Record, est un de ces fantastiques moments dont Ronny a le secret : une ambiance nocturne et pluvieuse, une mélodie énigmatique – les ingrédients de prédilection du Britannique. Un groove idéal pour les soirées orageuses de la saison…

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Montevideo

C’est probablement la dernière fois que nous pourrons entendre sa voix si touchante : avec En Amont (2018), Alain Bashung nous a transmis un ultime message de l’au-delà, près de dix ans après sa disparition. Un processus qui ne s’est pas fait sans doutes ni itinérances, mais pour un résultat d’une beauté sans pareille.

Qu’aurait voulu Bashung ? C’est la question sans réponse qui semble avoir hanté sa veuve, alors qu’elle redécouvrait des chutes de studio enregistrées aux environs de la sortie de Bleu Pétrole (2008), dernière publication du compositeur et interprète Français. Simples, sans fioritures, ces démos et versions de travail étaient-elles destinées à voir le jour ? C’est finalement en contactant Edith Fambuena, productrice et proche de longue date de Bashung, que la magie opère. Créant entièrement des productions à partir des esquisses laissées par l’auteur disparu, Fambuena sublime la voix et les textes avec des arrangements épurés, des rythmes lents et une douce mélancolie difficilement dissociable du contexte de création de l’album. Au final, En Amont est le pendant nostalgique et serein de Bleu Pétrole. Indéniablement, par instants, l’auteur nous parle et semble faire un bilan. C’est le cas de « Montevideo« , sans doute parmi les pistes les plus marquantes de l’album. Intensément émouvant, ce titre lumineux sonne comme un regard en arrière, par-dessus l’épaule, tout en délicatesse et en bienveillance. Sublime.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

I Loved Another Woman

Il était cofondateur d’un des groupes à la trajectoire la plus spectaculaire de la musique contemporaine : Peter Green, génial bluesman Britannique, nous a quittés le weekend dernier à l’âge de 73 ans. Son nom reste toutefois moins connu que celui de ses compères Mick Fleetwood et John McVie – car c’est à partir de leurs patronymes que Peter Green a fondé, à la fin des années 60 à Londres, Fleetwood Mac.

Si Fleetwood Mac est principalement connu comme un groupe de pur rock californien, cela n’a pas toujours été le cas : jusqu’à leur expatriation au Golden State en 1975, Fleetwood Mac était blues… Formidablement blues. Slide guitar, harmonica, atmosphères enfumées ou rythmes très rock, le groupe fut une influence majeure dans son domaine – tout comme il le resta ensuite dans le rock californien. Mais le destin de Peter Green était blues : bien que fondateur du groupe, il ne prit pas part à l’épopée américaine de ses comparses. Tout au mieux le retrouvera-t-on discrètement au détour d’une coda sur Tusk (1979). Pourtant, lorsque l’on goûte à l’écriture, à la guitare et à la voix de Peter Green, il n’est plus possible de l’oublier. Difficile de choisir un seul titre pour lui rendre hommage, mais Fleetwood Mac (1968), debut album du groupe, regorge d’excellent moments dont je vous propose un extrait cette semaine. « I Loved Another Woman » est à classer avec ce que Peter Green sait faire de plus sensuel et atmosphérique. Les rééditions plus récentes de l’album nous font le bonheur de proposer sous forme de bonus quelques vraies chutes de studio, où le groupe s’essaie à plusieurs prises. Faux départs, quelques plantages et quelques rires viennent ponctuer de spontanéité ce qui reste surtout impressionnant de maîtrise et de talent. Voici donc « I Loved Another Woman (Takes 5 & 6)« , comme si vous étiez en studio avec le groupe. Rien n’est ajouté, rien n’est enlevé – et le talent de Peter Green, lui, restera.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

Leave My Head Alone Brain

C’est arrivé : pour la première fois en plus de quatre ans, j’ai manqué une semaine sur TGIF 😨 Ce n’était pas par manque d’envie ni de bonne volonté : vendredi dernier étant le jour de ma soutenance de thèse (ce fut un succès), j’ai tenté de trouver le temps de partager ma sélection pour bien démarrer le weekend (et ce ne fut pas un succès). Ce n’est pas grave : rattrapons-nous cette semaine avec ce jazz et électronique très élégant…

On avait déjà discuté ici de Bugge Wesseltoft, pianiste jazz Norvégien à la carrière éclectique allant du piano solo au nu jazz d’inspiration house. Pour Duo (2011), Wesseltoft est accompagné de Henrik Schwarz, producteur et DJ Allemand, et enregistre en live ou en studio (et avec une bonne dose d’improvisation) des pistes qui marient élégance du jazz, beaux moments de piano et expérimentations électroniques. La production minimaliste concentre chaque titre sur l’essentiel, comme l’annonce la pochette de l’album : Bugge au piano, Henrik aux ordinateurs. Avec son agréable palette sonore, sa captation irréprochable et ses longues pistes sophistiquées, Duo est une délicieuse musique d’ambiance qui s’écoute d’une traite. « Leave My Head Alone Brain » est un condensé assez représentatif du contenu de Duo : son rythme légèrement appuyé, son ambiance intimiste et son style très séduisant ont tous les ingrédients pour convaincre…

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !

The Thing Theme (Humanity, Part 2)

Il vient de nous quitter, et c’était un géant du cinéma : Ennio Morricone, compositeur Italien internationalement reconnu, avait écrit des bandes originales toutes plus mémorables les unes que les autres. Qui dit Ennio Morricone dit western, tant sa contribution au genre est substantielle. Mais ce serait oublier l’éclectisme de l’artiste, qui a œuvré aussi bien dans la comédie que dans l’épouvante…

Et pour mon cœur de cinéphile amateur de l’épouvante des années 80, la musique d’Ennio Morricone est aussi synonyme de synthés sinistres et de créatures terrifiantes. La contribution de l’Italien à The Thing (1982), de John Carpenter, reste assez surprenante. A l’époque, Carpenter est dans la période à succès qui suit son slasher séminal, Halloween (1978). The Thing est alors censé être un retour aux sources, avec une histoire de terreur extra-terrestre dont l’idée avait commencé à germer dès le début de sa carrière, et qui présentait désormais un potentiel commercial intéressant après le succès de Alien (1979). On sait Carpenter habitué à composer et à interpréter sa propre musique de films (et quel talent !), toutefois, The Thing présente un enjeu majeur : le film doit être la consécration du succès pour l’Américain. Le réalisateur veut faire grimper la mise et se tourne alors vers une de ses idoles : Ennio Morricone. Fan de western (un de ses premiers films, Assaut (1976), est un faux remake de Rio Bravo (1959)), Carpenter ne cache pas son intimidation à rencontrer Morricone et à le faire travailler pour lui. Morricone compose sans voir d’images, et propose à Carpenter deux bandes originales : l’une orchestrale, l’autre synthétique. C’est bien entendu la seconde option qui sera sélectionnée par l’Américain, fervent amateur de synthés inquiétants. Le résultat est dans le plus pur style carpenterien, et reste à ce jour un monument de la bande son d’épouvante : inquiétante, entêtante, et pessimiste à souhait. Des chutes de la bande originale de The Thing, non utilisées dans le film, referont surface des décennies plus tard dans Les Huit Salopards (2015), de Quentin Tarantino – un western. La boucle était bouclée. Voici en tout cas, toujours aussi frais depuis 1982, le thème principal d’un grand classique de l’épouvante, dans ce qui reste la plus iconique contribution du maestro Italien au genre horrifique.

Bonne écoute, bon weekend et à la semaine prochaine !